Harlem entre l’« ordre » et la colère

Harlem entre l’« ordre » et la colère

Martin Luther King. Après un été 1964 marqué par des émeutes dans des villes du nord des Etats-Unis, le reporter Jacques Amalric se rend à Harlem, quartier emblématique de la communauté noire à New York.

« Le haut lieu de l’élégance, du bien-être, de la culture et de l’intelligence sera bientôt l’ancien et vénérable village de Harlem. » La prédiction est extraite du Harlem Monthly Magazine. Mais elle date de 1893.

« Harlem est un ghetto, une colonie économique de la ville de New York. Ses habitants forment une communauté inférieure, victime de la cupidité, de la cruauté, de la dureté de leurs maîtres coupables et apeurés. Cette communauté ­elle-même se caractérise par l’esprit de stagnation, de défaitisme, l’hostilité aveugle, l’agressivité, des tensions externes et des troubles intérieurs. » Ce jugement est plus récent. Il date du printemps dernier, avant que les émeutes noires de cet été ne concentrent les feux de l’actualité sur les ghettos des grandes villes industrielles du nord et de l’est des Etats-Unis. Il est extrait d’un volumineux rapport de six cent vingt pages ­publié, après dix-huit mois de travail assidu, par une organisation chargée de la promotion des jeunes habitants noirs de Harlem.

La rue, perpétuelle salle d’attente

Très vite la question de la peau ne suffit plus à expliquer le ­contraste. La foule est toujours dans la rue, mais ce n’est plus la même foule, et la rue est devenue autre chose qu’une simple voie de communication : c’est une ­immense pièce commune, une perpétuelle salle d’attente, où ont pris l’habitude de vivre et de ne plus ­espérer jeunes gens et ­adultes sans travail, enfants en rupture d’école.

Les immeubles qui constituent la toile de fond de cette civilisation de la rue n’ont rien de commun avec le décor géant – béton et verre – qui sert de cadre, là-bas, dans la ville basse, à la vie des autres New-Yorkais. Souvent comparables à celles des quartiers ­portoricains voisins, les maisons de Harlem gardent des proportions humaines et rappellent ce qu’on a connu autrefois, ici.

Une certaine opulence et un ­certain art de vivre : du côté de ­Lenox Avenue, il est encore possible de trouver hôtels particuliers et anciennes maisons de maître où, jusqu’à la première guerre mondiale, une partie de l’aristocratie new-yorkaise ne ­dédaignait pas venir passer les fins de ­semaine. Mais les temps ont changé, les immeubles se sont ­dégradés, comme en témoignent les façades lépreuses, les ­fenêtres sans vitres : 49 % des ­bâtisses de Harlem ont été classées par les services d’hygiène de la ville ­« insalubres », et 11 % d’entre elles promises à la destruction. Ces pourcentages tombent à 15 % et 3 % pour le reste de New York.

Chassés de la ville basse par le racisme, qui se traduisait quelquefois par des lynchages, les Noirs se transportèrent vers l’autre extrémité de Manhattan

C’est peu après la fin de la guerre civile que Harlem a commencé à « noircir ». Chassés de la ville basse par le racisme, qui se traduisait quelquefois par des lynchages, les Noirs se transportèrent vers l’autre extrémité de Manhattan. Les spéculateurs immobiliers furent incapables d’enrayer le mouvement : comme cela se produit encore dans beaucoup de villes américaines, l’installation des premières familles noires fit dangereusement baisser les prix, ­attira d’autres familles de couleur, et incita l’aristocratie à aller passer ses fins de semaine dans quelque lieu décidément moins populaire. L’émigration des Noirs vers le nord, à partir des Etats de l’ancienne Confédération sudiste, fit le reste : ils arrivèrent nombreux à New York, au lendemain du premier conflit mondial, et ­allèrent tout naturellement s’installer à Harlem.

L’exode noir reprit de plus belle à partir de 1945. Mais cette fois-ci, Harlem déborda ; des « annexes noires » virent ainsi le jour et disputent aujourd’hui à Harlem le rang de première agglomération noire du monde : c’est le quartier de Bedford-Stuyvesant, dans Brooklyn, au sud de Manhattan ; c’est aussi le quartier noir du Bronx, au nord-est. La situation n’y est guère plus brillante qu’à Harlem, mais, au moins, la densité de population y est moindre. La tradition, ­démentie par les émeutes de ­Bedford-Stuyvesant, veut aussi que le danger d’explosion y soit moins fort. C’est ce qui explique la légère tendance de Harlem à se ­dépeupler : depuis 1950, elle a perdu vingt-sept mille habitants alors que la population noire de New York n’a cessé de croître. Mais il est aussi vrai que la bourgeoisie noire a tendance à déserter Harlem pour des faubourgs résidentiels où il lui sera plus facile d’échapper à une solidarité raciale qu’elle cherche à fuir.

Refus de nombreux jeunes d’engager une conversation

Avec ses traits plus accusés, ses statistiques plus alarmantes, sa spécificité plus marquée, Harlem n’en reste pas moins un échantillon représentatif de tous les quartiers noirs des villes américaines. Simplement, le taux de chômage y est plus élevé qu’ailleurs, et le revenu moyen par famille moindre, les appartements plus dégradés, les rues plus mal entretenues, plus nombreux les enfants – illégitimes ou non – qui meurent plus jeunes, qui abandonnent plus tôt l’école, où ils ont obtenu de plus mauvais résultats.

Un plus grand nombre d’entre eux rejoignent l’une des vingt-sept bandes de jeunes dénombrées actuellement, ou s’adonnent à la drogue et à toutes les illégalités que suppose l’héroïne à cinq dollars la dose ou la marijuana à un dollar la cigarette.

Tous les jeunes de Harlem, ­cependant, ne sont pas des drogués et ne manient pas le couteau. Certes, on tue et on vole beaucoup plus à Harlem que dans le reste de New York, mais, malgré les ­conseils de « prudence » donnés par de nombreux amis américains qui ne s’y étaient jamais aventurés, il nous a été possible d’y passer plusieurs jours, peu après les émeutes du mois de juillet, sans autre incident que le refus de nombreux jeunes d’engager une conversation.

Dans le meilleur des cas – lorsqu’il a réussi à résister aux « tentations » de Harlem –, l’avenir du jeune habitant du ghetto est loin d’être brillant : dès sa naissance, il est lourdement handicapé par le poids de son milieu familial et ­social où il ne trouve pas les stimulants nécessaires à une bonne scolarité. Alors que son coefficient ­intellectuel est égal, à l’âge de 6 ans, à celui de son frère blanc, il a déjà ­accumulé, trois ans plus tard, un retard équivalent à un an d’études.

Condition tragique

Ce phénomène ne fait que s’accélérer ensuite, accentué encore par des écoles surchargées. Nombreux sont les professeurs persuadés qu’il est impossible d’obtenir de bons résultats avec des élèves de couleur, obnubilés par un objectif : se faire nommer dans l’école d’un quartier blanc. Or, souvent, ce sont justement leurs qualifications insuffisantes qui les « condamnent » à enseigner dans ce que le corps professoral new-yorkais considère comme un « purgatoire », un mauvais moment à passer.

S’il parvient à terminer ses études, le jeune Noir n’est guère plus avancé : très souvent, il lui est ­impossible d’acquérir un métier, l’apprentissage étant encore ­confié, dans la plupart des cas, aux syndicats, dont certaines sections de New York tiennent les Noirs indirectement à l’écart. Non spécialisé, le jeune Noir en est ­réduit à solliciter des emplois de manœuvre, de coursier, de ­domestique. Mais, à New York, les possibilités offertes par ce genre de travail diminuent encore plus vite que dans le reste des Etats-Unis : en 1950, par exemple, on comptait trente-cinq mille ­emplois de liftiers dans la ville ; aujourd’hui, il n’en reste que dix mille. Ce sont les Noirs, essentiellement, qui ont fait les frais de cette modernisation.

Il y a deux ans, le gouvernement central et les autorités municipales se sont alarmés de cette condition tragique de la jeunesse de Harlem qui risquait, si rien n’était tenté, de connaître un sort encore moins enviable que celui de ses parents. C’est de ces préoccupations qu’est sorti le projet ­« Haryou » (Harlem Youth Opportunities Unlimited), financé par des fonds municipaux et fédéraux. Ses animateurs se consacrent à la formation professionnelle et postscolaire des jeunes, à leur encadrement en dehors de l’école, à la lutte contre les méfaits de la drogue, au placement des jeunes travailleurs. (…)

Mais un tel projet a des limites. Comme nous l’a expliqué un responsable, « il ne résoudra pas tout ». Au mieux, c’est une œuvre de « sauvetage » à court terme ; en aucun cas ce ne doit devenir une institution permanente, qui justifierait la perpétuation du ghetto en en laissant les bases intactes. Car, pour notre interlocuteur, il ne faisait aucun doute que le ghetto est autant le résultat de données économiques que psychologiques,les deux se rejoignant pour dresser ces remparts invisibles qui entourent et isolent Harlem.

LE MONDE Par Jacques Amalric