La COVID-19, un nouveau défi pour les institutions

La COVID-19, un nouveau défi pour les institutions

Si le gouvernement et les acteurs du secteur éducatif haïtien parlent de virage vers le numérique pour tenter de continuer l’éducation des écoliers en cette période de la Covid-19, au plus bas de l’échelle, les institutions culturelles n’arrivent toujours pas à générer des contenus, et engager un public sur les réseaux sociaux.

1.1 Missions des institutions culturelles et TICs

1.1.1 MUPANAH

Le décret portant sur la création du MUPANAH le 20 octobre 1982 a clairement mentionné les véritables missions de l’institution qui sont celles de perpétuer et de diffuser le souvenir des ancêtres fondateurs de la nation, de formuler, en conformité aux objectifs retenus par les pouvoirs publics, la politique générale pour l’implantation et l’administration des musées historiques, artistiques et culturels à travers les régions et les collectivités locales du pays, ainsi que de participer à la conservation du patrimoine et à la diffusion de la culture nationale.

Si ce qui est dit dans ce décret est très clair, il faut bien signaler que ces missions restent dans la lignée de la trilogie classique des institutions muséales de la fin du 19e et du 20e siècle qui ont pour objectifs la conservation, la valorisation et la transmission.

En ce qui concerne le numérique, le Musée du Panthéon National Haïtien est l’une des institutions qui réunissent le plus de membres en termes de communauté virtuelle. Il est suivi par près de 13k abonnés sur Facebook, 10K sur Twitter, et près de 6K sur Instagram. Malheureusement, le musée n’exploite pas cette manne. Il ne génère aucun contenu intéressant et cela même avant la crise sanitaire Covid-19. Malgré ces chiffres, l’institution est de plus en plus absente sur les réseaux sociaux. Le musée devrait pourtant profiter de cette période pour s’adresser à son public, ne serait-ce que pour créer du lien, sujet important dans ce temps marqué par une absence de contacts sociaux et un appel des autorités à la distanciation sociale.

Pourquoi ne pas profiter de ce temps pour changer l’image de cette institution qui s’enracine dans la paresse et la bourgeoisie, et qui n’arrive toujours pas à être au niveau de l’importance de sa mission ?

1.1.2 ISPAN

Pour comprendre le fonctionnement de l’Institut du sauvegarde du patrimoine national, il faut remonter à ses origines, et aux premières actions de Albert Mangonès. Cet architecte avait le désir de renforcer l’identité culturelle haïtienne en s’appuyant sur les valeurs de l’histoire nationale et ses monuments, qui sont les témoins de la force des ancêtres.

Rappelons également que L’ISPAN a été créé par décret gouvernemental le 28 mars 1979.

 Il a pour missions:

1- Identifier et inventorier les monuments et les sites historiques

2- Classer les monuments et sites historiques sur la liste de patrimoine national

3- Sauvegarder le patrimoine national

4- Conserver, restaurer et mettre en valeur le patrimoine

L’Institut du Sauvegarde du Patrimoine National publiait récemment un bulletin de recherche dénommé bulletin de l’ISPAN. Après une longue pause, l’institution a tenté de reprendre cette publication, mais malheureusement, l’aventure s’est à nouveau arrêtée après une dernière publication en hommage à A. Mangonès.

L’ISPAN possède un potentiel numérique important, son public virtuel est composé de 5K d’abonnés sur Facebook et de 448 sur Twitter. Cependant, il ne génère que très peu de contenu sur ces réseaux. Par ailleurs, l’institution se fait souvent critiquer quand ses abonnés voient l’état accablant des monuments et des sites historiques. Cette période de Covid-19 pourrait être un moment idéal de redorer son blason et de se rapprocher de son public.

Cette période apparaît toutefois comme très particulière, certains utilisent les noms de nos héros et nos valeurs nationales pour déverser leur haine en toute impunité sur Twitter.  Est-ce que c’est lié à l’ISPAN?

1.1.3 BNH

Placée sous la tutelle du ministère de la Culture, la Bibliothèque nationale d’Haïti a pour mission d’assurer la conservation et la sauvegarde de notre riche patrimoine littéraire et documentaire haïtien. Celle-ci se repose sur deux axes fondamentaux que sont : la collecte du patrimoine littéraire et la diffusion de l’éventail littéraire national.

L’UNESCO, l’ICOM ainsi que d’autres acteurs internationaux du secteur de la culture invitent les institutions culturelles et mémorielles comme les archives nationales, les musées et les bibliothèques nationales à transformer la menace actuelle du COVID-19 en une opportunité pour un plus grand soutien au patrimoine documentaire[5].

C’est une invitation qui implique que les institutions puissent collecter et documenter la situation, et assurer la transmission à la prochaine génération de manière à ce que cette dernière puisse comprendre quels ont été les enjeux majeurs auxquels faisait face notre génération actuelle et quels en ont été leurs impacts.

La BNH faisait la fierté des jeunes lycéens et autres élèves de Port-au-Prince.

Aujourd’hui, elle est presque obsolète. Les activités pouvant aider à la compréhension du patrimoine littéraire et documentaire haïtien n’existent presque plus. L’institution a de plus une piètre présence sur les réseaux sociaux. Elle compte près de 900 abonnés sur Facebook, 389 sur Twitter et 333 sur Instagram.

Dans un article publié en date du 27 mars 2018 par le journal #LoopHaïti, il est fait mention d’une petite note publiée sur Facebook par Limond Toussaint (ministre de la Culture d’alors) au moment où la BNH célèbre ses 78 ans d’existence [6].

Concernant cette institution, la question est de savoir ; comment peut-on traiter une structure comme la BNH de cette manière ?

En somme, la Bibliothèque nationale reste très loin de ses missions et de ses attributions.

De plus, elle n’arrive toujours pas à comprendre la dynamique de cette génération chez qui le numérique et les réseaux sociaux occupent une place prépondérante. Sommes-nous en face de dirigeants amateurs ou des boomers égoïstes qui ne veulent pas innover ?

  

1.1.4 BNE

L’auteure Rachelle Charlier-Doucet, dans le texte “Anthropologie, politique et engagement social”, nous explique clairement que pour comprendre l’histoire du Bureau d’ethnologie et son poids idéologique dans le panorama intellectuel haïtien, il faut remonter à partir de la période de l’occupation américaine de 1915[7].

Ce bureau a été créé par un décret-loi en date du 31 octobre 1941 et constitue un Organisme de recherche scientifique et culturelle, qui doit divulguer et sauvegarder le patrimoine haïtien. Sa mission se repose sur deux axes principaux que sont l’ethnographie et de l’archéologie[8].

Le BNE a 5 grands objectifs à charges: 1- Inventorier, classer et conserver les pièces ethnographiques et archéologiques 2- Développer l’enseignement de l’ethnologie 3- Organiser les collections de l’organisme

4- Investiguer et protéger les sites archéologiques 5- Publier les travaux de recherche[9].

Le Bureau National d’Ethnologie compte près de 6K abonnés sur Facebook, 985 sur Twitter et 856 sur Instagram.

On peut se poser des questions sur ce que devient cette institution depuis un moment et son implication. Il faut rappeler que cette institution a pour vocation de faire des recherches et de les partager au public. Depuis l’annonce du gouvernement, à l’image des autres, le BNE n’a malheureusement pas fait grand-chose. Ils ont seulement publié sur Facebook quelques photos témoignant l’engagement du DG avec son équipe afin de sensibiliser les gens sur le coronavirus.

Dans un direct (live) à la date du 30 mars 2020, le DG disait s’adresser à tout le monde, mais en fait c’était surtout ses fans et les vodouisants (c’est quoi un vodouisant?).

La velléité du DG de réduire une institution publique à un ou des secteurs précis relève de la naïveté et de l’incompréhension la plus abjecte. Sommes-nous en face d’une institution nationale réduite à un simple artiste et un groupe d’individus particuliers ?

 Analyse et résultats

Les institutions culturelles sont présentes sur la plupart des réseaux sociaux, mais elles sont loin d’être actives. L’écosystème virtuel facilite pourtant les institutions culturelles à se médier et à attirer l’attention d’un nouveau public.

Nos institutions ne prennent toujours pas cette dimension en compte et ne semblent pas vouloir s’aligner aux innovations technologiques.

Déjà qu’elles sont peu présentes sur les réseaux et qu’elles ne partagent pas de contenu, ne parlons même pas de leurqualité…
Est-ce l’une des raisons qui explique leur petite quantité d’abonnés ? Ont-elles des gens formés en la matière ? Qu’est-ce qui explique leur absence des plateformes YouTube ou Instagram?

Il ne suffit pas seulement de créer un compte, il faut l’alimenter. En effet, il est important de pouvoir générer et publier des contenus qualitatifs au public.

Institutions/Dernières publications

MUPANAH

ISPAN

BNH

BNE

Facebook

8 avril 2020( photos de la visite du Ministre de la Culture)

2 avril 2020(notes de fermeture du Parc national historique -CSSR)

3 février 2020 (photo

30 mars 2020 (Direct ou live)

Twitter

21 mars 2018 (Extrait de spectacle “Village Congo” à la Célébration de la Journée Internationale de la Francophonie)

8 avril 2020 (retweet avec commentaire)

5 décembre 2018 (invitation à une conférence)

10 mai 2019 (invitation à une exposition)

Instagram

2 octobre 2018 (teaser de 30 secondes sur l’horaire du musée)

No account

3 août 2018 (affiche animation pour enfants)

0 publication

YouTube

No account

No account

No account

No account

Réalisé par Stanley Louis, 2020

Aucune de ces institutions n’a de compte YouTube. Qu’est-ce qui empêche à ce point les institutions de générer du contenu? Ont-elles des difficultés financières qui les empêchent d’embaucher des community managers? Pourquoi les institutions ne prennent aucune initiative numérique afin de valoriser le patrimoine national ? Qu’est-ce qui explique que nos institutions culturelles ne possèdent pas de site internet où l’on peut trouver des informations ? Nous attendons des réponses.

On observe que les réseaux sociaux sont totalement négligés au chapitre de l’utilisation du numérique, pour la mise en valeur du patrimoine culturel Haïtien. Pourquoi ? Les études ont montré qu’avec cette génération de TIC et de numérique, ne pas communiquer est synonyme d’inaction, d’immobilisme[10].

En guise de conclusion

La présence des institutions culturelles et mémorielles d’Haïti sur les réseaux sociaux révèle que ses institutions n’arrivent toujours pas à faire le virage numérique que prônent les dirigeants. Ce qui confirme en partie que les institutions culturelles ne comprennent pas l’importance des TIC . Elles ne comprennent pas non plus qu’elles sont en face d’une génération pour laquelle le numérique et les TIC occupent une place prépondérante. En ce moment, et plus particulièrement dans cette période de trouble sanitaire, générer des contenus tout en ayant la capacité d’en faire écho en ligne est le saint Graal pour tous, peu importe la génération d’ailleurs. Rappelons à ces institutions que la communication virtuelle des informations au temps du Covid-19 n’est pas contagieuse.

Haïti semble rester à côté de la plaque. Pourtant, nous disposons de ressources suffisantes qui peuvent aider à générer des contenus et ainsi créer une visibilité autour de nos patrimoines et nos sites historiques.

Cela aura sans doute des retombées pour le pays en matière touristique. Il faut aussi penser à l’après-Covid-19.

Donc, à ce moment précis, nous préconisons à nos institutions d’emboîter le pas et de se mettre au diapason de l’ère des Technologies de l’Information et de la Communication et du numérique.

A l’heure où nous pouvons communiquer à l’autre bout du monde en un minimum de temps et avec une facilité déconcertante, pourquoi ne pas commencer par communiquer à nos jeunes générations ?

La culture ne doit pas être mise de côté mais devenir une force. C’est cette force qui nous permettra de tenir en ces temps compliqués, c’est aussi de cette force dont nous avons besoin pour construire un avenir meilleur.

Utilisons ce temps qui nous est donné pour changer les choses.

Le monde bouge, Haïti doit bouger aussi, sinon il vaut mieux laisser la place aux gens compétents et à la génération qui veut aller de l’avant !

À bon entendeur, demi-mot suffit!

Les images insérées dans le texte sont des captures d’écran en date du 14 avril 2020.

Auteur: Stanley LOUIS, spécialiste en Patrimoines, musées & multimédias (Formation: Université de Poitiers;  France)
             Twitter: @iam_stanlouis

[1] Survey on the impact of the COVID-19 situation on museums in Europe

[2]https://www.culture.gouv.fr/Culturecheznous

[3] Haïti – FLASH : Le Président Moïse déclare l’état l’urgence sanitaire (texte de l’Arrêté)

[4] Les musées confrontés aux défis du COVID-19 restent engagés auprès des communautés

[5]https://en.unesco.org/news/turning-threat-covid-19-opportunity-greater-support-documentary-heritage?fbclid=IwAR2p5EuA_n3_lSyNavPWmZn0vsQ1ycU3nOGwnu_419Tr5fd0GBgMS7-fkr4

[6]https://www.loophaiti.com/content/78-ans-pour-la-bibliotheque-nationale-dhaiti-0

[7] Rachelle Charlier-Doucet, « Anthropologie, politique et engagement social », Gradhiva [Online], 1 | 2005, Online since 10 December 2008, connection on 16 April 2020. URL : http://journals.openedition.org/gradhiva/313  ; DOI :https://doi.org/10.4000/gradhiva.313

[8] ibid

[9] ibid

[10] Rizza, C. (2006). La fracture numérique, paradoxe de la génération Internet. Hermès, La Revue, 45(2), 25-32.https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2006-2-page-25.htm

Stanley Louis, spécialiste en patrimoine

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