Vers une réponse haïtienne adaptée à la COVID-19 …

Vers une réponse haïtienne adaptée à la COVID-19 …

L’actuelle pandémie de COVID-19 a quasiment pris le monde au dépourvu si bien que même les soi-disant robustes systèmes de santé des grands pays du monde ont bavé de rage à force malheureusement de compter des cadavres. Le pire, ce sont les plus âgés représentant nos archives humaines qui partent en emportant avec eux une partie du savoir empirique et culturel constituant le socle séculaire et même millénaire des sociétés.

Rappelons qu’Haïti a confirmé officiellement son premier cas importé de COVID-19 le 19 mars 2020, et son premier cas de contamination communautaire un peu plus d’un mois plus tard. Il n’est pas un secret pour personne que nous avons un système de santé précaire, désorganisé, miné par l’irresponsabilité caractérisée à tous les échelons structurels faisant de la crise de la COVID-19 ‘’yon abse sou klou’’, comme l’exprime si bien cet adage haïtien.

Pourtant, le cours de la pandémie ne semble pas vraiment respecter les prédictions des modèles scientifiques, si l’on tient compte, entre autres, de la modélisation des universités de Cornell et Oxford qui prédisaient un pic en cette période de fin mai et début de juin pouvant aboutir jusqu’à 100,000 morts (sans la disponibilité de 9,000 lits d’hospitalisation dédiés à la COVID-19). Nous ne voulons pas mettre en doute cette modélisation puisque nous connaissons la rigueur scientifique de ces prestigieuses universités, même si les détails pour bien comprendre cette modélisation, notamment les observations sociologiques spécifiques sur lesquelles elle siérait n’ont pas été partagées. Classiquement, la modélisation fait le lien entre l’observation et la formulation de théorie. Au vu de la situation actuelle dans le pays il y a lieu de faire d’autres considérations, en particulier de mieux observer le ‘‘comportement’’ du virus versus les comportements affichés par le peuple haïtien à la lumière des facteurs socio-culturels et même ethno-anthropologiques propres à notre contexte. Ceci est d’autant plus important que beaucoup de mesures de contingence pour freiner cette contagion semblent ne pas s’adapter à notre réalité les faisant quasiment passer pour une sorte de paranoïa scientifique.

A- L’observation dans les avancées scientifiques[i],[ii],[iii]

L’observation est l’une des quatre méthodes principales de recueil d’informations dans la démarche scientifique. Elle peut être systématique, participante ou libre. Toutefois, avant même de figurer parmi les principales méthodes de recueil d’informations scientifiques, elle a d’abord été naturelle et à la base de nombreuses découvertes. Les Égyptiens l’ont beaucoup utilisée. Ils ont, par exemple, inventé le clystère ou lavement en observant l’oiseau sacré du Nil, l’ibis qui se purgeait en enfilant son long bec dans son rectum. L’observation permet de recueillir des informations sur les comportements non-verbaux des sujets. Des trois formes d’observation, l’observation libre qui ne fait intervenir l’utilisation d’aucune grille serait à prioriser dans notre contexte. L’observation tout à fait grotesque et naturelle de la dynamique d’évolution de la pandémie de COVID-19 dans la société haïtienne pourrait servir de base aux démarches scientifiques haïtiennes pour une approche et une réponse locale à ce fléau. A la lumière de ces considérations théoriques, nous allons présenter les observations les plus pertinentes relatives à la COVID-19 en Haïti.

B- Le Corona virus et l’intrigue des faits observés en Haïti.

La Pandémie de la COVID-19 pourrait se caractériser par une absence de connaissances certaines sur le virus. Cependant contrairement par exemple au VIH, virus responsable du SIDA, où les scientifiques ont mis des années pour le découvrir et pour le connaître, le SARS-CoV-2 responsable de cette pandémie fait partie de la famille des Coronaviridae comprenant au moins 7 espèces assez connus pour leur capacité de provoquer des maladies chez l’homme. On peut citer par exemples l’épidémie de SARS en 2002 et 2003 avec le SARS-CoV et celle de 2012 au Moyen-Orient avec le MERS-CoV[iv]. Il est donc intriguant de constater que ce nouveau coronavirus reste une énigme pour la science moderne dans presque toutes ces caractéristiques. En effet, le SARS-CoV2 se présente comme une sorte ‘’d’inconnu bien connu’’, tant qu’il suscite des débats à l’échelle mondiale sur son origine, sa pathogénicité, son mode de transmission, la physiopathologie de la COVID-19 qu’elle entraine, la prise en charge clinique de ses victimes incluant sa susceptibilité aux types de médicaments modernes ou traditionnels, le défi persistant jusque-là pour la science de trouver un vaccin efficace pour freiner sa propagation, etc.

Cette intrique est exacerbée face à l’évolution de cette pandémie dans certains pays comme en Haïti où le virus semble jusque-là avoir bafoué les prédictions malgré les légèretés flagrantes dans le suivi des mesures conventionnelles. Les observations minutieuses et pertinentes dans notre société permettent, en effet, de déceler les suivantes :

Un non-respect de la courbe épidémiologique prédite avec environ 3,000 cas confirmés pour une cinquantaine de décès au début de ce mois de juin, comparé aux milliers de cas confirmés et de décès prédits[v].

Un non-respect des mesures conventionnelles de prévention jusqu’à un certain déni de la part d’une bonne partie de la population haïtienne. En effet, au lieu de distanciation sociale on voit très souvent des activités de distractions sociales, les marchés publics qui sont encore bondés de monde et mêmes assez souvent des événement de masse comme des manifestations de rues.

Peu de témoignage de contamination de masse ou en chaine dans les groupes avec déjà au moins un cas index: Ce constat porte bien sûr à questionner notre capacité de dépistage et de suivi des contacts car on devrait déjà à ce stade voir les quelques structures dédiées aux soins explosées et non pas seulement juste saturées par moment. On constate aussi que très souvent les parents, les proches qui naïvement prennent soins des cas positifs sans même tout au moins porter un masque ne tombent pas à leur tour évidemment malade, et les rares fois qu’ils sont testés ils sont souvent trouvés négatifs.

Des citoyens symptomatiques refusent de se faire tester : Comme pour toute autre maladie létale il y a eu une stigmatisation, parfois même entachée de menace de mort, construite autour de la COVID-19. On se rappelle ce professeur d’université ayant présenté les symptômes du coronavirus qui a failli laisser sa peau dans le nord du pays. Cette paranoïa collective a conduit les premiers cas à se sentir stigmatiser au point de ne coopérer que par la force avec les autorités sanitaires. Ceci a mené subséquemment les personnes testées positives ou présentant les symptômes liés à la maladie soit à dissimuler leur positivité, soit même à inventer un autre syndrome fiévreux (‘’epidemi fyèv’’) qui serait distinct de la COVID-19. Ce qui porte encore à questionner les chiffres officiels car les gens évitent le plus possible à se faire tester.

Une orientation préférentielle de la population vers la médecine traditionnelle : Dés le début la population a montré une orientation préférentielle vers la médecine des feuilles pour combattre cette pandémie tant à titre préventif que curatif. Même certains médecins ont témoigné avoir eu recours dans un souci préventif à des infusions à base de feuilles et de racines de plantes locales. Il y a aussi des témoignages très favorables de l’efficacité de ces remèdes d’Haïtiens vivant en dehors du pays qui ont cherché à avoir accès de là-bas étant à cette médecine des plantes pour se tourner préférablement vers elle dès l’apparition de symptômes relatifs à la COVID-19 ou même après avoir été testé positifs en terre étrangère.

On observe aussi que des catégories de travailleurs qui continuent à travailler comme à l’accoutumée, avec une grande proximité n’ayant rien à voir avec la distanciation physique et sans masque, ne seraient pourtant que très peu comptés parmi les cas positifs jusqu’à date pour COVID-19. On peut citer dans ce contexte les pécheurs, les maçons et les cultivateurs. Serait-ce parce qu’ils ne sont pas assez symptomatiques (malades) pour chercher à se faire soigner à l’hôpital? Ou tout simplement un problème d’accès pour les plus faibles économiquement ? Y-aurait-il des facteurs protecteurs qui leur seraient communs tels que leur exposition prolongée au soleil, leur relatif jeune âge ou leur activité physique régulière, par exemple?

Enfin, un manque flagrant d’équipements de protection personnelle pour les travailleurs de santé qui n’hésitent pas à exprimer leurs inquiétudes assez logiques. D’autant plus que certaines institutions ont commencé à enregistrer des contaminations au sein du personnel. Il s’ensuit que les institutions sanitaires commencent à enregistrer des demandes de congé anticipées et des fermetures des consultations ambulatoires.

C- Nécessité d’approches scientifiques adaptées.

Le gouvernement vient de durcir les mesures par la sortie d’un décret précisant les sanctions en cas de non-respect des principes établis. Parallèlement, les contaminations communautaires s’intensifient, les rares centres de soins de COVID-19 sont saturés alors que l’Etat peine encore à respecter ses promesses d’ouvrir deux nouveaux centres en périphérie de la capitale avec la capacité de 200 lits chacun. Il devient quasi évident que nos mesures ne sont pas adaptées et que nous serions peut-être en train de mal dépenser nos faibles ressources en considérant le nombre restreint de tests réalisés, de centres de prise en charge supportés par l’État, l’absence de mesures de prévention de la catastrophe économique post COVID-19, etc. Tout ceci comparé aux dépenses élevées de plus 34 millions de dollars qui seraient déjà effectuées à date rien que pour la gestion de cette crise[vi].

Si vraiment nous prenons des mesures pour le bien-être de cette population, il est impératif qu’elles soient adaptées le plus que possible à cette dernière, et ne pas se limiter aveuglement à ce qui a été concocté conventionnellement ou pour d’autres populations spécifiques. De ce fait, n’est-il pas impératif de prendre en compte ces observations pour mieux penser et adapter nos stratégies d’approche de la pandémie dans le pays? Beaucoup diront que certaines de ces observations n’ont pas de base scientifique, mais que perdrait-on à les considérer pour les inclure dans la démarche scientifique ? Que perdrait-on à investiguer scientifiquement la place de la pharmacopée naturelle locale dans la croisade anti COVID-19 d’aujourd’hui, au lieu de considérer simplement ces mêmes remèdes naturels d’un autre pays? Que nous apporterait comme bénéfice avec l’évolution actuelle des choses une approche plus souple et décentralisée du processus de testing jusque-là centralisé au MSPP et à GHESKIO.

Somme toute, Cet article loin de discréditer les stratégies en application pour combattre la COVID-19 en Haïti se veut de préférence être une invitation à explorer d’autres pistes adaptées en vue de suggérer l’adoption d’autres approches en étant plus observateurs de ce qui se passe autour de nous. Nous ne devons pas avoir peur de passer pour des amateurs qui tâtonnent dans la prise en charge de cette pandémie chez nous. D’ailleurs, on ne connait pas de pays qui peut se vanter de bien cerner aucune des caractéristiques de ce virus. Une approche responsable, autonome, peut–être même empirique au départ pour la rendre scientifique plus tard, pourrait qui sait nous permettre à la surprise générale d’endiguer ce fléau efficacement chez nous et de faire l’histoire une fois de plus aux yeux du monde.

Sterman TOUSSAINT MD, FACS

Gregory JEROME, MD, MPH

Références :

[i] Methodologie de l’observation, Joelle Berrewaerts, EDUS 1101.

[ii] Dictionnaire raisonné universel d’histoire naturelle. ( Valmond Bomare.

[iii] Improving Students’ Critical Thinking Skills in Controlling Social Problems Through the Development of the Emancipatory Learning Model for Junior High School Social Studies in Manggarai Marianus Tapung , Enok Maryani , Nana Supriatna (Journal of Social Studies Education Research)

[iv]https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7098030/

[v]https://lenouvelliste.com/article/215314/entre-appel-a-la-solidarite-et-de-sombres-previsions-le-dr-william-pape-fait-le-point

[vi]https://www.mef.gouv.ht/upload/doc/rapport-decaissements-covid19-29-mai-2020.pdf

Sterman TOUSSAINT MD, FACS Gregory JEROME, MD, MPH

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